jeudi 14 juillet 2011

« Vox clamentis in deserto". La voix qui crie dans le désert – Isaïe 40,3

La mission des Frères du Sacré-Cœur, héritée du  père André Coindre _______________________
par  Frère Claude Paradis S. C..


En préambule, précisons que le désert, sous la plume d’Isaïe n’avait pas la signification d’un lieu physique aride, mais celle du lieu privilégié de la révélation.

J’ai rencontré frère Claude Paradis à sa demeure sur la rue d’Orléans dans le quartier Hocheolaga-Maisonneuve. Tout en maintenant des liens étroits avec sa communauté, il y vit seul depuis onze ans.

Pendant les 68 premières années de sa vie on peut dire que Claude a suivi l’itinéraire classique d’un grand nombre de Frères du Sacré-Cœur : naissance en ville dans un quartier ouvrier, fréquentation de l’école des Frères, entrée au Juvénat à l’âge de 13 ans.

Après cinq ans de formation il fit son apprentissage de l’enseignement à l’École Meilleur puis fut nommé à Gracefield où il oeuvra pendant six ans.

 En 1958, il fut envoyé en Côte d’Ivoire, puis, en Haïti en 1970. Il contribua avec Madame Louise Alary à la mise en marche de la Fondation Crudem. Tout en continuant d’assumer son rôle d’enseignant à l’intérieur de sa communauté, il mit en marche, avec les populations concernées, souvent secondé par André Camaraire, un des vice-présidents d’Hydro-Québec, de nombreux projets de développement dans les régions de Milot au Sud du Cap-Haïtien et de la Sucrerie Henri, près de la ville des Cayes. Son implication en milieu défavorisé, le sensibilisa à la pertinence de la mission que le père André Coindre avait donnée à sa communauté. Petit à petit, il mesura l'écart que sa communauté avait pris par rapport à cette mission.

En 1997, de retour au pays après avoir œuvré trois ans en Polynésie, et après avoir tenté au pays quelques actions en milieu défavorisé, il fut nommé directeur des études à l’Externat Sacré-Cœur de Rosemère. Après trois ans, à la suggestion de son supérieur, il quitte le milieu confortable de l'éducation institutionnelle pour s’installer sur la rue d’Orléans là ou il demeure seul depuis onze ans. 

Vivant dans ce quartier il prit une meilleure connaissance et conscience de la grande pauvreté matérielle et spirituelle dans laquelle vivaient les résidents de ce milieu. Frappé d'une  maladie qui réduisit sa mobilité il consacra ses moments libres à décrire son cheminement, à noter ses expériences et à faire part de ses réflexions dans de nombreux écrits fixés sur supports informatiques.

Plusieurs de ces écrits expriment sans complaisance sa vision de la vie religieuse marquée par l'admiration qu'il a toujours pour le Père Coindre fondateur de l'Institut. Dans un langage direct, fourmillant d’images kaléidoscopiques éclairées par l’intensité de la vision il nous dit sa foi en Jésus, dans la force de transformation de l'.Évangile et son souci des nombreux pauvres et laissés pour compte qui vivent parmi nous et que souvent nous ne voyons pas. 
Quelques glanures vous donneront ici une petite idée de l'originalité de sa pensée et de son cheminement.
F. J.

Le Père André Coindre

Claude dit s'ètre intéressé très tôt au fondateur de l'Institut.  La plupart d'entre nous, jusque vers les années 60 on a connu et retenu de notre fondateur que l'image du volumineux buste en platre qui occupait le parloir du Mont-Sacré-Coeur à Granby. Claude a surtout été sensible à la mission que le Père Coindre avait léguée aux frères et aux soeurs des communautés qu'il avait fondées. . Voyons ce qu'il en dit aujourd'hui.

André Coindre, comme d'autres de son époque, fut interpellé par la détresse des enfants laissés à eux-mêmes. Son zèle missionnaire l'incita à s'impliquer. Il a d'abord recueilli des jeunes filles et en confia la garde à des femmes qu'il a su inspirer. Il s'est penché sur le sort des jeunes garçons, errant dans les rues de Lyon. Il en a d'abord hébergé quelques-uns au Pieux-Secours, un immeuble qu'il a équipé de métiers à tisser, pour initier les jeunes au travail et leur permettre d'espérer une vie honorable. Il s'est aussi ému devant la détresse des jeunes délinquants emprisonnés avec des adultes dans les prisons mal tenues de l'époque. Il a aussi créé pour eux un foyer.

Qu’avons-nous fait de cette mission?

"Nos œuvres se sont transformées en usines productrices de diplômés, en boîtes spécialisées dans de savants dressages en oubliant l'essentiel de notre vocation première. Serions-nous, spirituellement devenus stériles et gâteux? Il est trop tard. Nous sommes trop imprégnés de nos sociétés aseptisées et compartimentées, pour revenir à la grâce d'origine. La disparition de notre entreprise évangélique devenue inutile est inévitable. Il ne reste d’avenir qu’un confort béat et notre bonne conscience de petits vieux satisfaits."

Réfléchissant sur la mission d'évangélisation proposé par le concile Vatican II, Claude en tire des applications pratiques quant  au virage que doit prendre la mission des religieux dans l'Église. 

"Évangéliser la culture signifie rendre Dieu visible aux hommes. Non le médiatiser comme une vedette mais le faire transparaître à travers nos actions, nos vies comme l’a fait Soeur Teresa et tant d’autres. Pour cela il faudrait vraiment vivre l’amour du prochain, être présents près des pauvres, des rejetés."

... "Entrer en contact avec des drogués et putains des deux sexes est moins valorisant et n’égale point le sentiment de bonne conscience que donne une démarche vers le temple. Un atterrissage parfait sur un grand boulevard est beaucoup plus spectaculaire et médiatisé que le versement d’une obole à un crasseux."

Sa vision de l’humble implication de Mère Theresa et de ses petites sœurs banalise nos petites œuvres.

"Les petites soeurs de Mère Teresa se développent partout, surtout en pays où la misère est banalisée. Elles ne se contentent pas, à l’occasion de Noël, de distribuer un plat de soupe aux malheureux. Les responsables de nos institutions religieuses s’occupent de leur patente, veillent à l’observance de pratiques inadaptées aux contextes sociaux actuels, tout comme l’Église encore engluée dans des prescriptions dépassées du concile de Trente. Le régime religieux n’a pas encore redécouvert le moteur à explosion... de l’évangélisation. La machine est en panne."

Ces considérations l'amènet à poser un regard critique sur le devenir de sa communauté.

"La communauté a perdu sa vocation. Ce n'est pas les petits vieux rentés, hésitant entre la sécurité et le confort, qui vont la ressusciter: ce n'est plus une guérison qui s'imposerait mais une véritable résurrection. Il est plus facile et agréable d'écouter les flagorneurs nous louanger sur nos succès apparents que de nous remettre en question et de réviser courageusement nos façons de voir et de faire."

"Comment en est-on venu à oublier la simplicité du message évangélique pour ne se préoccuper que de pieuses "grimaces" ?

Ne penser qu’à soi, à ses biens, à sa doctrine avant d’aider son prochain, c’est être un pain sans levain, un porteur sans bagage, un annonceur sans message, un témoin sans vision, un jardinier sans semence, un jardin sans fleurs, un priant sans adoration ni demandes, tout comme le pharisien de l’Évangile."

Ses modèles de vie :

"François d’Assise, dépouillé de tout, est parti seul sur les routes sans projet de fonder un ordre. Marthe Robin, paralysé et aveugle pendant plus de cinquante ans, n’a jamais projeté l’ouverture de centaines de foyers de charité à travers le monde. Le frère André n’a pas dessiné les plans de la majestueuse basilique qui domine Montréal, pas plus que saint Pierre celle de Rome. André Coindre n’avait pas l’idée de fonder une communauté quand il a ramassé deux enfants abandonnés dans les rues de Lyon."...

... "Même phénomène dans la démarche de l’abbé Pierre, de Vanier et de Pop’s avec sa roulotte. Ils ont tous été les instruments et non des planificateurs de la volonté de Dieu.
Dieu indique sa volonté mais nous sommes aveugles. On la fuit, comme Pierre fuyait Rome pour sauver la patente."

Sur les sorties de communautés

L’unicité de la vision de Claude s’applique à tout ce qu’il voit. Voici ce qu’il écrit à propos des sorties de communautés

"Un mystère mystérieusement mystérieux que ces nombreuses sorties de communauté depuis un demi-siècle. C’est toujours mystérieux, facile aussi de rejeter sur la volonté de Dieu les raisons de la disparition progressive et inéluctable des communautés religieuses. C’est plus facile de se fermer les yeux. On a rejeté les idéaux de Coindre, le soucis de recueillir des enfants en détresse pour jouer à la perfection religieuse. Dieu a fait de même: Il nous a rejetés."

Claude reconnaît que ses conditions de vie présente sont un peu en marge du cadre de vie habituel des
Frères du Sacré-Coeur. Cette longue insertion dans le quartier lui a permis de découvrir un sens souvent ignoré de la pauvreté évangélique.:

"Quelques confrères sont intervenus pour je réintègre les cadres de la communauté. Ils m’ont fait miroiter, certains plus discrètement que d’autres, les avantage matériels d’un retour à la vie commune dans une ou l’autre de nos maisons. … Ce séjour en dehors des cadres ne m’a pas facilité la vie sur le plan matériel. Par contre, ce plongeon dans un milieu défavorisé m’a fait découvrir une dimension nouvelle de la pauvreté que je n’avais vue ni en Afrique, ni en Haïti: la pauvreté spirituelle, l’isolement, quelquefois le mépris. "

Comme un musicien en quête de l’expression la plus achevée de sa mélodie intérieure Claude, assis devant son écran, s'applique tous les jours à décrire les variations infinies du regard qu'il projette sur sa vie et sur son entourage. Ses écrits, la respiration de sa foi, les battements de son coeur.

NDLR
Le texte intitulé PORTEURS DE FLAMME ou TRANSMETTEURS DE TRUCS comme celui titré MORT ou RÉSURRECTION ramassent assez bien, selon moi, la foi qui nourrit son regard sur la vie religieuse et sur l’essentiel de la mission des frères  inspirés par l’exemple d’André Coindre. Pour accéder à ces  textes cliquez ici,
Textes choisis et présentés par Florian Jutras

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