mercredi 24 février 2010
mardi 23 février 2010
Biographie Frère Cyprien (Paul Monty) (1905-1990)
C'est un grand qui nous a quittés, un vrai
saint, très imitable, que nous comptons de plus. (Frère Raymond Barbe)[1]
Frère Cyprien fut mon maître des novices et mon directeur spirituel. J’ai conservé de lui une correspondance spirituelle assidue de 1947 à 1964. Je ne puis que corroborer l’affirmation de son biographe : « Frère Cyprien était un vrai saint. »
Sa marque de sainteté? L’humilité.
Son Dieu?
Sa règle de conduite? « Fais ce que dois », comprise un peu à la manière bouddhiste. celle de rechercher en tout le juste et le vrai.
Il m’a semblé que sa voie spirituelle. il l’avait tracée et dressée au jour le jour, par sa réflexion, ses lectures, et par ses expériences personnelles du divin.
Il avait lu les grands mystiques comme saint Jean de
Avant même le Concile Vatican II, il avait déjà remis il avait remis sa foi chrétienne à l’endroit. La spiritualité de l’époque, en effet, mettait l’accent sur le salut à faire par la prière, les sacrifices et les engagements personnels. Frère Cyprien, lui, avait compris que le salut était déjà accompli en Jésus et que nous n’avions pas à conquérir le monde au nom de Jésus, à nous esquinter à gagner notre salut à la sueur de notre front et au bout de notre souffle. Nous en étions les bénéficiaires plus que les acteurs. Alors, l’action apostolique prenait alors une toute autre dimension. Il ne fallait pas faire le bien et tel bien à tout prix, mais le laisser humblement passer à travers sa personne. Le salut était un bien de famille. C’est dans la joie et la reconnaissance qu’on pouvait contribuer à le diffuser. Alors, tous les exercices spirituels connus, la prière, la mortification, la pénitence, etc. prennent un tout autre sens. Il ne faut pas se mortifier ou prier pour devenir saint ou pour quelque autre cause, pas même pour imiter Jésus souffrant.
On se devait d’accomplir tous ces exercices de piété dans la mesure où la communion avec Dieu ou avec le prochain par la prière enrichissait sa propre qualité de vie. « Un saint triste nous disait-il, est un bien triste saint ». Car c’est dans la joie et dans la sérénité que le Royaume de Dieu transparaissait le mieux en nous. La culpabilité, la fébrilité des actions apostoliques, les déceptions devant les résultats, etc. étaient des signes de l’opacité qui encombrait notre être et qui obstruait le rayonnement du salut.
Ces convictions, il les a laissé filtrer lentement à travers tout son être et pendant toute sa vie. Se décrivant lui-même dans « Moi, mes souliers »[2] il a laconiquement écrit ces quelques mots qui révèlent la profondeur et la richesse de sa spiritualité toute faite d’humilité et de renoncement : «Le moi est haïssable. Il faut donc en parler le moins possible, et même se taire complètement à son sujet. »
Pourtant, à beaucoup de points de vue, il était un être exceptionnel. Son biographe nous le présente comme « un homme très brillant, plus qu'intelligent, savant, d'une grande curiosité intellectuelle, une véritable encyclopédie ambulante. Il était passionné d'étude et de lecture ». (Op. cit. p.434)
Un homme extraordinaire qui « affectionnait particulièrement les choses simples et ordinaires de la vie, les moments de détente communautaire, les petites fêtes organisées,
les récréations enjouées et spontanées. » (Op. cit.p.436)
J’entends encore son rire sonore qui se répercutait en cascades et qui la plupart du temps valorisait nos moindres traits d’esprit. « Il était un vive-la-joie, avec qui il faisait bon prendre un peu de détente dans une conversation enjouée, dans une partie de cartes ou autour du piano. » (Op. cit.p.436)
--[if !supportFootnotes]-->[1] Cf. Annuaires des Frères du Sacré-Cœur, No 084, p. 431.
[2] « Moi mes souliers » était un cahier remis à chaque frère et dans lequel il était invité à rédiger son curriculum et ses principales réalisations. Dans le cahier du frère Cyprien il n’y avait à sa mort que cette courte phrase…
lundi 22 février 2010
2- Biographie Frère Uldéric - Lionel Pelchat
Frère Uldéric
(Aimé Lambert, 1903-1964)
Je ne c
onserve que de très bons souvenirs de tous les professeurs qui m’ont enseigné au cours de mes cinq années de formation. Cependant, il en est quelques-uns qui ont su se hisser au niveau de l’excellence dans l’appréciation que j’ai retenue d’eux et de leur enseignement. Parmi ceux-ci, celui qui occupe la première place sur le podium avait nom Uldéric.
Au Juvénat, pendant les grandes vacances, une ou deux heures par jour étaient consacrées à des cours plus légers que ceux qui nous étaient servis durant l’année scolaire. Pour la classe à laquelle j’appartenais à l’été 1950, on avait retenu les services d’un excellent professeur de français dont la santé et le médecin exigeaient qu’il fût au repos durant toutes les vacances. Mais, se refusant à se complaire dans l’inaction totale, ce brave soldat avait proposé de donner des cours de français au Juvénat. C’est ainsi que je me retrouvai un jour dans sa classe sans jamais avoir entendu parler de lui et, conséquemment, sans savoir qui il était exactement.
Plutôt bas sur jambes et à l’allure quelque peu claudicante, il ne risquait pas de devenir le précurseur de Richard Gere ou de Brad Pitt, mais la mission dont il s’était investi lui-même n’était pas celle de nous donner des leçons de maintien ou de démarche corporelle. Il était devant nous en tant que professeur-éducateur et tous sentirent dès le début qu’il avait l’intention et la capacité de bien remplir son rôle.
Et quel éveilleur il était ! Merveilleux pédagogue, il sut, en l’espace de quelques semaines, nous inculquer le goût de la lecture et de la composition ainsi que celui de l’appréciation de la finesse d’une phrase. Il sut également réveiller en nous la curiosité de connaître et la soif d’apprendre en nous soumettant, sous forme ludique parfois, une foule de petits exercices faciles qui nous initiaient aux subtilités de la langue française et qui nous faisaient découvrir une foule de petites choses que nous ignorions ne pas savoir.
Et il était loin de faire montre de son savoir et de vanter l’agilité de sa plume. Je ne cite qu’un exemple du genre de phrases qu’il aimait bien servir en se présentant lui-même: « C'est un peu dans l'attitude d'un conscrit démobilisé depuis trois mois et forcé de rendosser l’uniforme que je reprends une plume refroidie et gourde, si tant est qu’elle ait déjà eu quelque chaleur. » Non, je ne crois pas que l’orgueil ait jamais réussi à avoir quelque emprise sur lui. Les compliments devaient sans doute lui faire grand plaisir -il avait été le professeur de théâtre d’Andrée Champagne, alias Donalda, et il s’était ainsi mérité beaucoup d’éloges-, mais il n’était pas homme à les quémander.
Ce prof dans l’âme et dans le cœur était loin d’accepter de demeurer prisonnier dans la forteresse de ses compétences, quoiqu’il n’ait jamais semblé, à ma connaissance, vouloir imposer aux autres l’immense savoir dont il était porteur. Il se contentait d’offrir son produit en espérant que les esprits curieux sauraient tôt ou tard mordre aux divers hameçons qu’il savait subtilement nous tendre. Et il avait très bien compris que si on ne peut forcer la curiosité, il n’est jamais inutile d’essayer de l’éveiller.
C’est lui qui avait concocté cette longue périphrase qui avait pour but de nous apprendre comment présenter un cure-dent en bonne société. Cette amusante et désopilante circonlocution se lisait comme suit :
Illustre madame, acquiesceriez-vous que je me prévale de mon amitié légendaire à l’égard de votre honorabilité pour oser vous astreindre d’agréer cette proposition que je vous fais d’accepter cet éclat menu du cèdre majestueux de nos forêts, lequel, sous l’impulsion agile de vos doigts délicats, devrait avoir raison des particules intruses qui se refuseraient encore à libérer le sanctuaire ivoirin de vos précieuses incisives ?
Je n’ai dû passer qu’une quarantaine d’heures en compagnie de ce maître durant ces vacances, mais sa compétence, son ouverture d’esprit et sa très grande culture m’avaient conquis pour la vie. À la fin des vacances, il nous quitta pour aller reprendre son boulot dans une école secondaire, mais il laissait en moi un nom bien buriné dans le marbre de mon esprit et un visage solidement imprimé sur l’écran de ma mémoire.
Ce bijou de professeur, je devais le retrouver quelques années plus tard alors que je poursuivais mes études universitaires. En 1957-58, j’eus en effet le bonheur de suivre pendant une année entière (malheureusement à raison de deux heures par semaine seulement) les cours de perfectionnement en français qu’il offrait dans le cadre du baccalauréat de l’université de Montréal. Il n’avait alors rien perdu de son dynamisme ni de son intensité à communiquer aux autres la flamme qui lui dévorait le cœur, l’âme et l’esprit.
Dès le premier soir de cours, après avoir assisté à sa première leçon de stylistique française, je m’empressai d’aller le voir pour lui faire part de la très grande joie que j’éprouvais à le revoir et, surtout, de l’immense satisfaction que je ressentais à me retrouver une fois de plus sous sa tutelle.
Lui aussi se déclara très heureux de me revoir et m’invita à me rendre à son bureau afin que nous puissions nous raconter un peu ce qu’il était advenu de chacun de nous au cours de ces quelques années passées sans nous voir. Je ne puis certes pas me souvenir de tout ce dont nous avons parlé à cette occasion, mais ce dont je me souviens très bien, c’est que ce fut ce soir-là que fut déclenchée en moi cette magnifique aventure linguistique qui devait durer toute ma vie et qui, aujourd’hui encore, plus d’un demi-siècle plus tard, ne cesse d’animer mes loisirs et de me combler de très grandes satisfactions intellectuelles.
À ma question : « Et, quoi de neuf chez vous mon cher professeur? », ses yeux fatigués se mirent à briller. Et avec une grande fierté dans la voix, il me dit nerveusement avec sa cigarette en coin de bouche et un œil à demi fermé :
- Je viens d’entreprendre l’étude de l’espagnol. Tu devrais t’y mettre toi aussi; tu es jeune et fringant et tu apprendrais encore plus vite que moi qui vais bientôt avoir soixante ans. Imagine, si tu avais commencé il y a cinq ans, tu en saurais beaucoup aujourd’hui. »
Il me montra alors le premier disque d’espagnol de la série Assimil (les cassettes ou CD n’étaient pas encore inventés !), qu’il m’assura écouter assidûment tous les jours, et m’en fit jouer la première leçon au complet. Cinquante ans plus tard, mes oreilles entendent encore cette leçon comme si cette scène s’était passée hier :
¡Alberto! ¡Tú! ¿Es posible?
¿Cómo vas, Carlos? Y ¿tu familia?
Todos perfectamente. etc…
Dès le lendemain, présumant que mon supérieur autoriserait cette dépense (déjà, j’aimais beaucoup me prévaloir de cet article de nos Règles qui parlait des ‘permissions présumées’ !) j’allai acheter le livre et les cinq disques de la méthode Assimil chez Archambault et me mis, dès le dimanche matin, à l’étude de la langue de Cervantès. Les mots de ce vieux sage me revenaient constamment en tête : « Si tu avais commencé, il y a cinq ans, tu en saurais beaucoup aujourd’hui. » Et je m’imaginais déjà en train de parler espagnol cinq ans plus tard. Ce qui ne manqua évidemment pas de se produire.
Grâce à lui, sans le savoir, je venais de mettre le doigt dans le doux engrenage des nombreux rouages dans lesquels mon esprit allait, au fil des années, se laisser entraîner sans que jamais je n’aie eu la moindre tentation de m’en retirer.
Tout au cours de mes quatre années d’études en Europe, et quoiqu’à des intervalles de plus en plus espacés, nous ne cessâmes jamais de correspondre ensemble. Et j’eus tôt fait de découvrir que même dans ses lettres personnelles, il demeurait toujours fidèle à lui-même, constamment soucieux d’utiliser le mot juste et de s’appliquer à décrire les choses même les plus banales de la vie quotidienne en faisant appel à des comparaisons ou à des images qui volaient plusieurs kilomètres au-dessus des lieux communs et du vocabulaire habituellement utilisés par tout un chacun.
Ce n’est que très longtemps après son décès que j’appris qu’il avait quitté notre monde en 1964, à peine âgé de soixante et un an. Nous avions pourtant tous encore beaucoup à apprendre de lui. Il y aura bientôt cinquante ans qu’il n’est plus parmi nous, mais ce très grand petit homme demeure toujours très présent dans mon cœur, dans ma mémoire et dans mon esprit. Il doit sans doute aujourd’hui faire partie du comité des scribes dont Dieu se sert pour libeller les messages qu’il a l’intention d’envoyer aux grands de la terre.
Lionel Pelchat
dimanche 21 février 2010
Frère Lévis (Roger Fortier)

(Roger Fortier - 1921- 1990)
La très grande influence qu’il a eue sur moi et l’admiration que j’ai toujours inconsciemment nourrie envers lui tiennent au fait qu’il était un être des plus attachants dont on ne pouvait ignorer le dynamisme, l’entregent naturel, la très grande ouverture d’esprit et la prodigieuse intelligence dont les dieux l’avaient doté.
Cet homme à la taille physique quelque peu inférieure à la moyenne était d’une stature intellectuelle et morale peu commune. Il semblait inapte à l’insuccès et possédait toutes les vertus d’une pile dix mille volts instantanément rechargeable. Son sourire perpétuel et son rire communicatif –bien que parfois quelque peu trop bruyant- nous démontraient qu’il avait développé une intolérance chronique à l’ennui. Et il faisait en sorte que cette allergie fût contagieuse et vînt infecter positivement tous ceux et celles avec qui il entrait en contact. Et ce joyeux troubadour était au comble du bonheur quand il faisait rire les autres, ce qui ne manquait pas de se produire très souvent.
Ce fut au début des années cinquante que je fis sa connaissance. Il avait été assigné au Mont-Sacré-Cœur pour la période des vacances et il passait le plus clair de son temps au piano à répéter les nombreuses pièces de musique que le frère Julien avait mises au programme des divers concerts dont les juvénistes étaient heureux de faire les frais durant les vacances d’été.
Pendant les récréations, il venait nous tenir compagnie et se plaisait à nous raconter une foule d’anecdotes et de blagues dont la plupart sortaient probablement de sa plus que fertile et très féconde imagination. Je me souviens surtout d’une longue randonnée que nous avions faite au Mont Shefford et à laquelle il avait tenu à participer. Dès après le repas, pris au sommet de la montagne, nous nous étions rassemblés autour de lui et, pendant plus d’une heure, il avait tenu nos esprits et nos imaginations en haleine en nous racontant une longue histoire inventée de toutes pièces, laquelle avait eu l’heur de nous faire rire à gorge déployée plusieurs fois tout au cours de sa désopilante narration. Quel excellent conteur il était !
Mais là où je le découvris vraiment l’homme aux talents multiples, ce fut lors des soirées musicales que nous, les quelque deux cents pensionnaires que nous étions alors, passâmes en sa compagnie dans l’immense salle de récréation du Juvénat. Une ou deux fois par semaine, il savait accaparer notre attention et soutenir notre intérêt toute une soirée de temps en nous interprétant des œuvres de Chopin, Liszt, Beethoven, Brahms, etc. Et non seulement savait-il nous interpréter avec art et habileté les œuvres les plus intéressantes de ces colosses de la musique, mais encore se plaisait-il à les enrober de divers faits de la petite histoire (vrais ceux-là!) puisés dans la lecture des biographies de ces grands musiciens de l’âme desquels il semblait être imbibé. Grand connaisseur de la littérature française et anglaise qu’il était, il n’éprouvait aucune difficulté à établir des liens, la plupart du temps humoristiques, entre la musique, la littérature et l’histoire.
Comme elles étaient agréables ces trop brèves soirées d’été passées en sa compagnie !
Je présume qu’il avait également son mot à dire dans le choix des diverses pièces musicales qui venaient rehausser l’éclat que prenait chacune des cérémonies religieuses des mois de juillet et d’août au Mont. Mais il ne se contentait pas d’accompagner avec la fougue qu’on lui connaissait les divers cantiques ou chants religieux auxquels la tradition avait habitué les divers résidents du Mont-Sacré-Cœur. Tout agréables à entendre que fussent les Panis Angelicus ou les Ave verum traditionnels, nos oreilles devenaient, je ne dirais pas lassées, mais peut-être un peu trop habituées à les entendre. Et c’est lui qui se chargea de renouveler le répertoire qui, selon certains, commençait à donner quelques signes de fatigue et d’épuisement.
Et je ne doute en effet aucunement que ce fut lui qui avait suggéré au maître de chapelle d’incorporer le merveilleux Psaume 18 de Benedetto Giacomo Marcello (« Ouvrez, ouvrez, ouvrez vos portes éternelles… ») ou encore cet extrait de l’oratorio La Rédemption de Charles Gounod (« L’immensité du firmament proclame, ô Dieu, ta gloire… ») et quelques autres spécimens hauts de gamme dans le programme des pièces à être interprétées à quatre ou cinq voix lors des cérémonies de prise d’habit ou de profession religieuse. Aujourd’hui encore, chaque fois que je me les rappelle, ces divers airs résonnent toujours dans mon souvenir et dans ma mémoire avec toute la richesse de leurs plus que lénifiantes harmonies.
Mais, malgré sa grande affabilité, ses merveilleuses qualités et les nombreux parchemins dont il était détenteur (Ph. D. en philosophie, doctorat ès Lettres et licence en musique), je ne crois pas que je puisse prétendre que mon idole n’avait que des admirateurs. La hauteur crée nécessairement de l’ombre, cela est bien connu. Certains étaient-ils jaloux de lui ? D’autres lui enviaient-ils l’immense popularité et l’accueil chaleureux qu’il recevait partout où il passait ? Trouvait-on qu’il prenait parfois un peu trop de place ? N’ayant jamais vécu dans le même établissement que lui une fois devenu adulte, je ne puis qu’élaborer des théories à ce sujet et non pas asseoir quelque assurance que ce soit, même si je me m’appuie beaucoup et avec grande confiance sur les divers témoignages de ceux qui l’ont connu mieux que moi. Quoiqu’il en soit, s’il a réussi à se faire des ennemis, avoués ou secrets, je ne crois pas que leur nombre fût très impressionnant, car il était un être sans méchanceté, fort tolérant envers les autres, toujours prêt à rendre service, et surtout très compréhensif des nombreux travers de l’être humain.
Il est sûr, par contre, que certains essayaient parfois de le mettre en boîte et de le ramener un peu sur terre. Mais il ne s’en laissait pas imposer par le premier venu. À un confrère qui lui faisait remarquer qu’il se vantait peut-être parfois un peu trop, il avait humblement répondu avec le rire en cascades qui était devenu sa marque de commerce: « Peut-être, mais moi, j’ai ce qu’il faut pour le faire… ».
Une année, le frère Gaétan, provincial, l’avait nommé professeur de musique et maître de fanfare au collège Roussin, établissement montréalais de grande renommée qui, entre autres choses, était reconnu pour l’excellence de son corps musical. Pour tout commentaire visant à justifier son choix, le brave frère Gaétan, qui lui non plus n’avait pas la langue dans sa poche, avait, à la blague, affirmé : « Ils avaient besoin d’un fanfaron au collège… ». J’ignore comment il avait réagi à cette amicale boutade.
En 1957, les supérieurs jetèrent sur lui leur dévolu lorsqu’ils décidèrent d’implanter une nouvelle branche de la communauté en Côte d’Ivoire. Ils le nommèrent donc directeur du projet et, en compagnie de deux confrères, Fernand Pigeon et Hervé Provencher, il prit le chemin de l’Afrique où il demeura cinq ans. Je connais peu de choses du travail qu’il accomplit dans son nouveau champ d’action, mais sachant qu’il se dévouait toujours corps et âme dans tout ce qu’il entreprenait, je ne doute pas qu’il a dû mettre tous ses talents au service de son nouveau milieu. Le manque d’autorité et de discipline qui le desservait parfois en classe au Canada a sans doute dû lui nuire quelque peu en Afrique aussi, mais au dire de ceux qui l’ont vu œuvrer là-bas, il était aimé de tous et au moins aussi populaire auprès de ses élèves africains qu’il l’était auprès de ses élèves canadiens.
Après son retour d’Afrique, lorsque que je rencontrais des missionnaires qui avaient vécu à ses côtés en terre africaine, je me plaisais à faire aiguiller la conversation sur sa personne. À une seule exception près, tous étaient unanimes pour affirmer de lui qu’il était un compagnon fort agréable, toujours plein d’esprit et d’à-propos, doté d’une époustouflante mémoire et un érudit hors-pair qui n’hésitait pas à déverser sur son entourage le surplus de son savoir et de ses immenses connaissances. Et presque tous insistaient sur ses qualités de travailleur infatigable, toujours fidèle à exécuter les diverses tâches administratives, intellectuelles ou autres, inhérentes aux nombreuses responsabilités que comportait son poste de directeur de la mission de Côte d’Ivoire.
Mais je ne puis m’empêcher de songer que les instruments de musique, les pianos, les orgues, les harmoniums, les chorales et les manécanteries étant un peu moins nombreuses en Afrique qu’au Québec ou qu’en Ontario, le brave missionnaire a souvent dû s’ennuyer quelque peu de l’ambiance musicale dans laquelle baignaient ses talents avant qu’il ne quitte son pays natal. Aussi, ayant presque uniquement œuvré à Daloa, soit à quelque 450 km d’Abidjan, la capitale, il devait parfois, lui le boulimique de lecture, regretter l’absence de bibliothèques bien garnies et de librairies faciles d’accès autour de lui.
Je m’en voudrais de clore ce petit tableau sans mentionner le fait que le frère Lévis possédait une qualité que tous ceux qui l’ont connu ne peuvent s’empêcher de lui reconnaître et de toujours souligner, celle de toujours avoir été incapable de dire consciemment quoi que ce soit de mal contre quiconque. Peut-être même les mots médisance et calomnie lui étaient-ils inconnus. Sa profonde intelligence et son immense esprit d’observation n’ont certes pas manqué de lui faire réaliser l’incompétence et les maladresses de plusieurs, mais jamais, semble-t-il, il n’a accepté de condamner ou de critiquer malicieusement quelqu’un, que ce soit en public ou en privé. Jamais non plus ne chercha-t-il vengeance en portant délibérément et méchamment atteinte à la réputation de ceux qui se permettaient de le dénigrer. Être toujours prêt à rendre service à tout le monde, oui, mais rabaisser son prochain, non. Ce trait de caractère n’est certes pas étranger au fait qu’il avait su se gagner tant d’amis et tant d’admirateurs.
Il va sans dire que je n’ai jamais eu accès à ses carnets de plan de vie, ni à ses cahiers personnels, mais si tel avait été le cas, il ne m’aurait pas surpris d’y apprendre que l’une de ses devises ait été : ‘’Maxima utilitas, minimis mediis ». C’était un bourreau de travail dévoré par le désir de toujours chercher à atteindre la plus grande efficacité possible sans pour cela consumer la chandelle par les deux bouts. Malgré les nombreux défis qu’il s’imposait lui-même en surplus des tâches quotidiennes auxquelles il était soumis de par les divers postes qu’il a occupés, le frère Lévis (je le tiens de sources certaines), ne se couchait que très rarement après 22h00, sauf lorsque sa présence était requise à l’extérieur de la communauté. Bel exemple de discipline, de bonne hygiène mentale, de sain emploi du temps, ainsi que de respect des besoins de repos que nous impose la nature.
Je conclus mon petit boniment en affirmant que je crois que ce grand homme continue encore aujourd’hui d’avoir une influence plus que positive sur moi et sur ma manière de traiter les autres. Et je ne puis que lever très haut, puis baisser très bas, mon chapeau, devant celui dont l’amitié inoxydable qui nous lie l’un à l’autre, et qui est malheureusement devenue aujourd’hui posthume, risque de ne jamais s’éteindre.
Lionel Pelchat, le 12 avril 2010
mercredi 3 février 2010
LA VOCATION
Par Michelle Bélanger-MercierCe court séjour dans ce monde silencieux et mystérieux n'est pas pour moi une corvée ou un chemin obligé. Au contraire, la paix, le calme, la sérénité, le silence qui se dégagent de ces grands espaces me fascinent. L'impression que rien ne peut m'atteindre, d'être dans le monde sans y être, loin de ma famille, de ma routine quotidienne, du brouhaha de Montréal me font à la fois réfléchir et rêver. Suivant la consigne énoncée à notre arrivée, nous circulons en silence, à pas feutrés dans les longs corridors en respectant un horaire précis du lever au coucher.
Les habitants des lieux (religieux ou religieuses) vont et viennent, légers, souriants, à la fois chaleureux et lointains, habités par une lumière qui m'éblouit et des motivations qui m'échappent, chacun accomplissant sa tâche avec célérité sans avoir l'air pressé. Cette ambiance où tout semble simple et réglé au quart de tour m'apporte paix et bien-être.
S'offrent à moi trois jours de méditation, de lecture, de prière à la chapelle ou dans ma chambrette individuelle, entrecoupés par de nombreuses prédications offertes par un prêtre ou un clerc habituellement attachant et intéressant.
De plus, il y a la rencontre individuelle obligatoire avec le prédicateur qui crée toujours un inconfort autant chez mes compagnes que pour moi. Le principal motif de ce tête-à-tête est la confession générale de nos péchés suivie d'une absolution spéciale qui efface tous les manquements de notre vie passée. Cette énumération de nos fautes est habituellement précédée par un échange, une évocation de notre cheminement personnel, de nos questionnements, de notre vision de la vie, de notre avenir, ce qui ouvre tout doucement la porte à des questions plus précises…
Le prêtre m'interroge
"La vie religieuse, qu'en penses-tu? Consacrer ta vie à Dieu, est-ce que ça t'intéresse?" "Non, pas vraiment" lui dis-je.
"Pourquoi?" me demande-t-il.
"Une femme qui entre en religion n'est plus jamais seule. Elle vit toujours avec d'autres femmes. Elle doit demander la permission pour presque tout. Elle doit toujours être accompagnée d'une autre religieuse ou d'un chaperon si elle a à sortir. Toujours deux, pour moi c'est impensable…"
Silence, puis après une hésitation..., je lance:
"Cependant, j'aimerais bien être curé. Vivre dans un presbytère avec une ménagère à mon service, conduire ma voiture, cela me plairait. Pourquoi les femmes ne peuvent pas accéder à la prêtrise?"
Un peu ébranlé par cette question probablement inhabituelle, il hésite puis me donne les réponses :
1) Les douze apôtres étaient tous des hommes. Cela donne une indication de la volonté de Dieu.
2) Les prêtres disent la messe tous les jours. Que ferait alors une femme si ses menstruations débutaient durant la messe?
3) Comme tu le sais, les femmes ont de la difficulté à garder un secret. Alors, il y aurait de gros problèmes avec la confession, le sacrement de Pénitence.
J'étais là devant cet homme que j'admirais pour sa bonté, qui avait une expérience de la vie beaucoup plus vaste que la mienne, un théologien aux connaissances religieuses élaborées qui nous parlait de Dieu avec aisance et assurance mais je me suis dit qu'il avait sûrement besoin d'une mise à jour sérieuse sur l'anatomie féminine et sur le phénomène du flux menstruel!
J'étais déconcertée, un peu sidérée. Je savais que le sacerdoce était inaccessible aux femmes mais je suppose que mon jeune âge me faisait croire que les raisons de cette interdiction reposaient sur des assises plus sérieuses.
ÉPILOGUE
Cinquante ans plus tard, les réponses à cette question demeurent toujours aussi nébuleuses, imprécises et irrationnelles. À ce chapitre, le Catholicisme, le Judaïsme et l'Islam, les trois grandes religions monothéistes ont beaucoup de points en commun.
Michelle Bélanger-Mercier
Sur la vidéo suivante, voyez Michelle raconter ces faits.
Le Manuel des Postulants
En 1956, la Maison généralice de Rome publia un manuel des postulants destiné à tous les candidats à la vie religieuse.
I- L'APPEL DU MAÎTRE ET LA RÉPONSE DU DISCIPLE
II- CE QUE LE MAITRE DEMANDE À CEUX QU'IL APPELLE DANS L'INSTITUT
Voici quelques extraits:

Le chapitre I portait sur la vocation religieuse
Le chapitre général de 1952 avait autoriséles Posulants à rendre visite à leur famille pendant les vacances. Cette visite était considérée comme un danger de perdre sa vocation. Voici les recommandations que l'on faisait alors au postulant qui visitait sa famille.
On trouve dans la table des matières la liste des sujets traités par le manuel.
